
Les « Journées Émergences » commencent là où se termine le « week-end Émergence »… Est-il possible de vivre libre ? Le fil rouge de la journée : un morceau d’histoire de la mythologie grecque, le parcours d’Ulysse.
Des interventions qui bousculent
Chaque intervenant a abordé une sous-thématique différente, souvent enrichissante, parfois bouleversante, notamment sur notre condition humaine.
Exemple marquant : Émilie Caspar et son exposé sur l’obéissance à l’autorité, illustré par des faits historiques montrant la passivité ou le peu de résistance face aux génocides.
Nous avons aussi goûté à des moments de pause corporelle avec Étienne Borel, et à des moments musicaux et poétiques avec Anaïs Gaudemard à la harpe, mon ami pianiste Julien Brocal, l’actrice Delphine Brual et le Chœur de l’Instant. La journée fut également résumée en image par le dessinateur Gabs.
Et pour tout cela j’étais en bonne compagnie de mon ami dans le bien, Alain, que je retrouve chaque année lors des Journées Émergences.


1. La liberté dans la cité avec Pascale Seys
Pascale Seys a ouvert la journée avec les philosophies grecques. Pour les Anciens, la liberté était collective. Le mot « individu » signifiait « idiot » : chercher le bonheur seul était vu comme un non-sens ; il se construisait en relation, dans la cité.
Elle a également parlé de la fable du chien et du loup de La Fontaine, métaphore percutante de l’équilibre fragile entre confort et liberté.

2. Liberté intérieure et extérieure selon Matthieu Ricard

Matthieu Ricard a enchaîné avec un rappel puissant : liberté intérieure et liberté extérieure se nourrissent l’une l’autre. Il nous a invités à revisiter l’interdépendance, la souffrance et ses causes, la compassion et le détachement – étapes clés sur le chemin de la liberté intérieure.
3. Le cerveau, ses illusions et ses contraintes & Addictions – Le bon, la brute et le truand.
Avec Clara et Steven Laureys, nous avons découvert comment notre cerveau crée des illusions et comment celles-ci limitent notre libre arbitre.
Puis Amandine Luquiens a mis en lumière le lien entre addictions et difficulté à reprendre les rênes de notre vie.

4. Se libérer du chant des sirènes algorithmiques.
Jean-Lou Fourquet a tiré la sonnette d’alarme sur le pouvoir des algorithmes des réseaux sociaux, qui influencent nos choix de visionnage et nos comportements.

En contrepoint, Albert Moukheiber a nuancé : oui, nous sommes manipulés, mais nous gardons un pouvoir de choix.
Exemple concret : un restaurant absent de Google Maps sera moins visible ; pourtant, à nous d’utiliser ces plateformes consciemment pour informer et nous informer.
5.Un cerveau plus libre – Albert Moukheiber

Albert est le premier intervenant de l’après-midi avec une réflexion passionnante sur le libre arbitre.

Ce que j’ai particulièrement retenu de son discours, c’est la partie qui démarre avec la présentation d’un extrait de l’anime Evangélion, très philosophique à propos de la liberté.
Dans l’extrait, Evangélion veut être libre, choisir ses contraintes, et se retrouve finalement face à l’angoisse de l’infini : « qu’est-ce que je vais faire ? ».

Albert nous explique que le libre arbitre n’est pas binaire, mais nuancé, avec des degrés de liberté, et qu’il faudrait peut-être parler de “free-won’t” plutôt que de “free-will”.

Il nous propose une expérience de pensée : imaginons être aussi petit qu’un atome et croiser une molécule d’eau H₂O. Est-ce qu’une seule molécule d’eau mouille ? Non. Il en faut au moins six pour que la propriété « mouillage » apparaisse. C’est une propriété émergente, qu’on ne peut pas étudier de manière purement réductionniste.
Autre exemple : l’« embouteillage ». On ne le trouve pas dans une seule voiture, mais dans l’ensemble.

De la même manière, on ne trouve pas le libre arbitre dans un seul neurone. Il apparaît à un niveau supérieur – celui de l’organisme, voire du groupe. Comme dans l’anime, nous n’avons pas vraiment de libre arbitre isolé ; nous avons besoin de certaines contraintes pour qu’il se manifeste. Le libre arbitre devient alors une émergence, grâce à l’existence d’agents causaux.

Albert insiste : nous confondons souvent le “comment” et le “pourquoi”.
Nous cherchons comment il pourrait y avoir un libre arbitre avec des causes matérielles (cause efficiente), alors qu’il faut aussi s’intéresser au pourquoi (cause formelle et cause finale).
Nos envies, nos motivations, nos émotions ne se trouvent pas dans un neurone. On ne peut pas localiser la peur, la joie ou nos souvenirs dans une seule cellule. Tout cela émerge d’un niveau explicatif supérieur.

La pensée moderne, marquée par le réductionnisme, a tendance à oublier ces propriétés émergentes.
Albert propose donc de ne plus parler de libre arbitre mais d’agentivité : ma capacité à agir dans les contraintes qui s’imposent à moi. Cette agentivité varie selon de nombreux critères (santé, lieu de naissance, condition financière, famille dans laquelle on a grandi…).

Certains modèles théoriques suggèrent qu’il faut cesser de parler en termes de causalité et penser plutôt en termes d’information. L’état précédent du système m’informe mais ne me détermine pas totalement, grâce à la rétroaction et à la métacognition – des propriétés émergentes qui permettent d’accommoder le libre arbitre.

Dans ce schéma :
- Le passé est figé ;
- Le présent est l’interaction – entre individus, neurones, niveaux explicatifs – où tout est en train de se définir ;
- Le futur n’est pas encore défini, car on ne peut pas prédire les propriétés émergentes qui apparaîtront.

C’est un modèle top-down (du haut vers le bas) plutôt que bottom-up.
Nous avons nos prédispositions innées (génétique, traits de personnalité…), nos acquis (environnement dans lequel nous vivons). Ces deux dimensions se combinent pour créer nos choix.

Ces choix nous placent dans de nouveaux environnements, qui nous offrent d’autres options. À chaque étape, nous exerçons notre agentivité – et c’est peut-être là que réside notre libre arbitre, comme une propriété émergente issue d’expériences nouvelles, d’environnements nouveaux et de choix.

Nous sommes des agents avec un but, sur lequel nous avons une marge de manœuvre.
Kevin Mitchell affirme que nous avons un libre arbitre. Albert Moukheiber, lui, se dit agnostique sur la question.
Vient alors la question des conséquences morales :
– Si nous avons du libre arbitre, que faisons-nous des criminels, des politiciens, des artistes ?
– Comprendre, est-ce pardonner ?
– Et si nous n’en avons pas, qu’est-ce que cela change ?
Plus intéressant encore : même les personnes qui ne croient pas au libre arbitre se comportent comme si elles en avaient un.
Les chercheurs se sont demandé si la croyance dans le libre arbitre change quelque chose. La réponse est oui : les personnes qui croient avoir un libre arbitre manifestent plus d’agentivité – positive ou négative. Elles estiment qu’il faut punir et récompenser, etc.
Le libre arbitre n’est pas quelque chose de binaire. On ne sait pas encore si nous en avons ou pas.
En revanche, y croire ou pas est très déterminant.

Nous ne sommes pas des êtres isolés. La responsabilité et le libre arbitre restent, comme souvent, des responsabilités partagées.
Cette partie était fascinante, présentée de façon très simple et libre.
6. Comment penser le libre arbitre ? – Nicolas Gisin


Ensuite, nous avons traversé l’univers quantique et tressailli avec une particule à des milliers de kilomètres grâce à l’intervention de Nicolas Gisin.

7. Quand l’histoire met l’humanité à l’épreuve : obéir ou résister ? – Émilie Caspar

La partie suivante, présentée par Émilie Caspar, m’a profondément troublée, en lien avec l’actualité : Quand l’histoire met l’humanité à l’épreuve : obéir ou résister ?
Nos mécanismes de résistance à l’inhumanité sont ancrés dans nos modèles d’enfance. Que faire face à cela ? Je dirais : montrer plus de modèles d’humanité, surtout aux enfants et aux adolescents, et ne jamais baisser les bras. Garder espoir.
8. Vivre à la verticale de soi, une quête de joie et de confiance – Stéphanie Bodet

Nous avons ensuite pris de la hauteur avec Stéphanie Bodet, qui nous présentait ses voyages « à la verticale », escaladant les sommets avec simplicité et joie.

9. Petite philosophie de la liberté – Alexandre Jollien
Alexandre Jollien, réconfortant, raconte la vie à travers ses récits authentiques et ses histoires avec ses amis « dans le bien », ces moments de liberté partagés.
Pour lui, plus important que le libre arbitre et la liberté, c’est la capacité de s’abandonner, d’être traversé par la vie, de se laisser faire et défaire au fil des expériences, d’avoir une totale confiance en l’autre. Être dépris de soi.

« Je m’en fous de savoir si on a ou non du libre arbitre. »
Comme le disait Bergson, c’est une expérience intime. Dès qu’on met un mot dessus, dès qu’on l’explique, on sort du libre arbitre.
Le libre arbitre, c’est comme un curseur, une boussole qui nous montre chaque jour où l’on en est par rapport au regard des autres, par rapport à l’image de soi : qu’est-ce que je peux laisser pour me laisser traverser par la vie ?
La vraie question du libre arbitre, c’est : à quel point je maîtrise mon existence ?
« Une des grandes souffrances de la vie, c’est qu’on croit avoir une maîtrise là où l’on n’en a pas, et qu’on déserte les combats là où l’on a la liberté d’agir. »
Être libre, comme le dirait Suzuki, c’est être libre du jugement, libre du discours intérieur qui disqualifie le réel.

Spinoza dit : « L’homme n’est pas un empire dans un empire. »
Il n’y a pas de fatalité. Tout n’est pas foutu.
Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs désirs, mais ils ignorent les causes de leurs désirs. Le jeu consiste à devenir actif – c’est-à-dire à être à l’origine de ses désirs – et non pas à être balloté par la causalité.
Précisément, pour devenir libre, il faut connaître les règles du jeu, ne pas fuir dans l’illusion.
L’homme n’est pas un empire dans un empire : autrement dit, on ne se libère pas tout seul, on est libéré par la vie.
Le chaos n’est pas l’opposé de la paix.
Spinoza dit que l’être humain est un des attributs de la substance infinie.
« J’ai l’illusion d’être un individu séparé à protéger, l’illusion de maîtriser mon existence, mes pensées, mes actes, l’illusion d’avoir un libre arbitre total. Et pourtant je me coupe de l’existence, de la nature, des autres… Pas étonnant qu’à la fin de la journée on soit complètement crevés. »
Ce n’est pas « laisser-aller », c’est laisser-être, avoir une confiance infinie. Et c’est précisément la chose la plus difficile au monde pour moi : être dans la confiance.
Comme dit Thompa, il y a deux sortes de confiance :
– La première, basique : croire que, quelque part, il y aura un radeau pour nous accueillir ;
– La deuxième : comprendre qu’on flotte, sans radeau, sans bouée, sans filet… mais ensemble.
« Pour moi, Émergences, c’est découvrir qu’on flotte ensemble. Alors, libre arbitre ou pas, on s’en fiche un peu. On flotte. Mais d’autres peuvent couler, en ce moment même. »
Je dis souvent : les Journées Émergences commencent quand on sort d’ici. Quelles graines emportons-nous avec nous ? Quel exercice spirituel, quel outil philosophique emmène-t-on avec soi ?
L’homme n’est pas un empire dans un empire. Nous sommes interdépendants. Nous sommes fragiles, et c’est ok. Laisser à l’autre le droit d’être fragile ne veut pas dire être complaisant ni dire « fais-moi tout ce que tu veux ». Cela veut dire : « je t’aime inconditionnellement ».
Cet amour que nous ressentons tous, quelque part en nous pour quelqu’un, nous sommes appelés dès maintenant à l’élargir, le faire émerger, apprendre à non-maîtriser la vie. Alors le libre arbitre… on s’en fiche un peu.


Bravo Ilios Kotsou et Caroline Lesire pour une journée très réussie, merci à tous les intervenants pour leurs lumières.
Sans oublier les bénévoles souriants 🙏.
